Ateliers adultes, Jeudis de la philosophie

Les Jeudis de la philosophie : 2020/21

Du 17 septembre 2020 à juin 2021,  rendez-vous à l’Athénée municipal de Bordeaux chaque jeudi hors vacances scolaires, pour :

  • l’atelier de 14 heures A la découverte des philosophies orientales (Inde et Chine)
  • l’atelier de 15heures 30 consacré aux penseurs contemporains, avec une thématique centrale : Pour une critique de la technique

Tarifs Nouveaux inscrits :

  • plein : 285 euros/ an (30 séances) + 10 euros adhésion
  • réduit (étudiant, petite retraite, minima sociaux) : 165 euros/an (30 séances) + 10 euros adhésion

Les inscrits de la saison 2019/2020 conservent l’ancien tarif, en compensation des ateliers annulés pour cause de Covid.

A la séance : 14 euros (plein) / 6 euros réduit

Pour deux cours, 10 % de réduction. Paiement en une, trois ou huit fois. Renseignement par mail philospheres@leflog.net ou téléphone 0677605390

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Ateliers adultes, Jeudis de la philosophie

PHILOSOPHER CONFINES – 2

La santé à l’âge des systèmes, Aperçu sur les écrits d’Ivan Illich, par Florence Louis

Ivan Illich opère une critique radicale de la société contemporaine et de ses institutions, tout au long de son œuvre. Son point de vue connaît un tournant majeur (on parle du premier et de second Illich) quand il enrichit la notion d’outil avec celle de système. S’il préconisait dans un premier temps de réoutiller la société avec des outils conviviaux, il aboutit ensuite à la conclusion que chacun n’est plus seulement l’usager d’un outil mais aussi et simultanément, un élément du système qu’il prétend utiliser. Quels éléments de réflexion nous offre t-il concernant la santé ?

Le salut ou la santé

En 1974, dans Némésis médicale, Ivan Illich prend la médecine comme exemple de service dont le développement aboutit à une efficacité contre-productive, à l’instar de l’éducation, des transports ou du logement. Dépassant un certain seuil, les services médicaux provoquent des maladies qui nécessitent le développement de ces mêmes services : la société tombe malade à force de se soigner. « Le monopole professionnel sur le savoir scientifique empêche son partage. » Ceux et celles qui détenaient des savoirs facilitant l’accouchement, les soins quotidiens, la vieillesse, etc. sont interdits de pratique.

Si Illich se félicite que son pamphlet, comme il le ne nomme lui-même, ait ramené la médecine dans le champ de la philosophie, c’est parce qu’il pointe une césure historique majeure au XIème siècle avec la réforme grégorienne : la création des universités entraîne l’interdiction de la pratique médicale aux prêtres, ce qui provoque la séparation de l’ars medendi et curandi « en tant que discipline, de la théologie, de la philosophie et du droit2 ». Dorénavant la médecine tend à relever seulement de la technique et de la science et non plus aussi du questionnement éthique sur l’homme en tant qu’individu et en tant que membre d’une collectivité. Les limites entre lesquelles il est préconisé d’affronter ou d’accueillir la douleur et la mort, disparaissent progressivement. Le facies hippocratica désignait ainsi le visage du soignant qui quittait le chevet du mourant et montrait par son expression que l’état de ce dernier était irréversible. Dans ce monde tout entier orienté par un invisible au-delà, la personne s’incarnait dans un mode de vie qui lui était propre, un bios : elle recherchait son salut et préparait l’heure de sa mort.

A l’inverse, dans ce présent diffus qui constitue l’unique dimension de notre contemporanéité, c’est la santé qui prévaut comme le plus grand bien : Illich souligne que c’est le même mot, salud, qui désigne en espagnol les notions de salut et de santé. Cette « idole qui éteint le sujet » fait l’objet d’une « liturgie sociétale » qui provoque une révolution du regard que chacun porte sur lui-même.

Du corps vécu au corps objet

Illich revient dès 1989 dans plusieurs textes, sur la thèse de Némesis médicale. Il relève un manque majeur dans son analyse, qu’il pointe à travers l’utilisation du verbe anglais to cope  : en français traduisons-le par s’adapter, s’accommoder à, en prendre son parti. Illich prône dans son premier texte la santé comme « intensité de coping » c’est-à-dire l’idée que chacun doit s’adapter aux circonstances de sa vie. Or le terme coping véhicule un imaginaire gestionnaire : on gère ses émotions, son enfant ou son couple comme sa comptabilité. S’adapter, gérer, sont des verbes qui esquivent la question de la vertu et la recherche de ce qui est bon : il suffit d’avoir de l’information, des compétences, des moyens et du calcul1 pour être efficace.

Némésis médicale participait dès lors à un changement sociétal majeur : avec l’avènement des modèles cybernétiques, l’individu perd son corps vécu, senti, au profit d’un corps analysé comme système immunitaire, sous-système d’une population globale. Ce corps dont les maux étaient mis en mots et interprétés par le médecin au cours d’une conversation entre deux humains, devient objet. L’individu est chargé d’une auto-consultation permanente, nourrie par une conscience du risque qui l’incite à penser sa santé comme « optimum cybernétique ». Chacun doit se gouverner à l’aide de chiffres. Chacun se retrouve responsable de sa propre mort, conçue comme dysfonctionnement. Pourtant, aime à rappeler Ivan Illich, citant Savonarole devant le bûcher, « nous ne sommes pas maîtres de notre mort. »

L’orphique « Connais-toi toi-même » se traduit désormais par l’injonction incessante : « vérifie comment ton système s’en tire ». Contemporaine du développement de l’industrie informatique, la notion de système immunitaire conduit à des pratiques « d’auto-algorithmisation » prévient Illich. Ce sont les résultats des examens qui dictent la thérapie à suivre parce que la médecine n’est plus « aux commandes de la biocratie » . L’industrie développe des techniques : le « froid calcul » oblige le diagnostiqué à « jouer son sort au poker ». Seuls des professionnels formés en continu aux évolutions des techniques peuvent prendre en charge les malades. Désincarnés, les patients ne sont plus des personnes uniques, soignées dans toute la complexité de leur singularité, mais des éléments numériques, des profils de risque sur des courbes de population. C’est une véritable normalisation du rapport à soi qui s’instaure.

Dès lors, comment sauver « l’art de souffrir après la perte de la culture » ?

Tuer la douleur et la mort

Les soins ainsi administrés n’ont qu’un but, double : supprimer la douleur et la mort. Devant la multiplication des moyens de maintenir les mourants en vie, Illich recommande de « prendre la décision de ne pas vous laisser prendre, mort ou vif ». Ceux qui ont dépassé l’heure de mourir se retrouvent dans un purgatoire terrestre, lieu de nulle part où aucune vie véritable n’est plus possible. Dans cette « société amortelle », si « les gens souffrent d’une incapacité à mourir », c’est parce que « la recherche de la santé » est devenue le facteur pathogène dominant. Sous couvert d’individualisme, ce sont des considérations financières qui gouvernent l’administration des traitements, et c’est finalement « le corps fiscal » qui remplace « le corps physique ».

Face à une vision du corps si abstraite, si mathématisée, étrangère à toute spiritualité, les rites funéraires, marques de notre humanité, font figure d’archaïsme. C’est toute la capacité symbolique qui disparaît : quel sens peut bien avoir une vie traduite en statistiques ? Difficile dans un tel contexte de parler de « la chair », ce verbe divin incarné qu’Illich croit, avec enthousiasme, promis à la résurrection. Or, « seule notre condition charnelle permet d’entrer en relation avec un autre que je reconnais comme mon prochain dans un rapport entièrement libre, dans une expérience entièrement sensuelle, incarnée. » Mortalité et altérité restent indissociables et fondent notre capacité à donner du sens au monde.

Ascèse et amitié

Face à la santé, Illich prônait l’askesis, une ascèse, entendue comme « fuite délibérée de la consommation quand elle prend la place de l’action conviviale. » Devant la mort, il en appelle à l’amitié : il définit l’amicus mortis comme « celui qui dit la vérité amère et reste avec vous jusqu’à la fin, inexorable, et avec son regard vous aide à reconnaître l’heure de votre mort  ».

Les réflexions que mènent Ivan Illich de 1974 à sa mort, en 2002, sont évidemment marquées par sa connaissance intime de la maladie (il vit ses dernières années avec une protubérance très douloureuse sur le visage), son refus des promesses de la médecine institutionnelle et sa foi en l’espérance chrétienne. Il incarnait cette ascèse fondée sur l’amitié jusque dans sa manière de construire sa pensée, réunissant autour de lui en séminaires de travail conviviaux celles et ceux qui l’accompagnaient dans l’extraordinaire tâche de penser la corruption du monde.

Incarnation ou distanciation

N’est-ce pas l’entièreté de ce qu’Ivan Illich annonçait que dévoile à nos contemporains, toujours candides, l’expérience du Coronavirus ? La privation de tout rapport à l’autre en tant que corps sensuel, l’expérience généralisée de la méfiance envers autrui considérée comme menace sanitaire, le monde rendu abstrait par la multiplication des écrans, au mépris de la perception sensible, le fantasme d’une mort surmontée, l’isolement de toute communauté concrète, le désarroi des familles privées de toute possibilité de soigner les malades, la solitude extrême des agonisants, le traitement hygiénique des cadavres en l’absence de toute cérémonie, le fonctionnement néo-libéral des institutions médicales fondé sur la rentabilité, la dépendance quasi totale de la majorité des humains et leur inclusion dans un système d’approvisionnement industriel, basé sur des technologies numériques invasives… L’épisode que nous vivons n’est pas un accident de l’histoire mais bien le résultat des orientations structurelles destructrices de nos sociétés : ni fortuite, ni fatale, cette évolution doit être éclairée et critiquée, si nous espérons encore la contrecarrer.

Les citations d’Ivan Illich sont extraites des ouvrages suivants :

Ivan Illich, La société amortelle, De la difficulté de mourir sa mort en 1995 (1995), La perte des sens, op.cit., p.278

Ivan Illich, Longévité posthume (Épiphanie, 1989, La perte des sens, op. cit. p. 114

Ivan Illich, Ne nous laissez pas..., op. cit. p.331

Ivan Illich et David Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire, Paris, Acte Sud, p. 211

Ibid., p. 277

Ivan Illich, Soins médicaux pour systèmes immunitaires, 1994, La perte des sens, Fayard, p.266

Ivan Illich, Ne nous laissez pas succomber au diagnostic mais délivrez-nous des maux de la santé, op.cit. p. 330

Ivan Illich et David Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire, Paris, Acte Sud, p. 211

Ivan Illich, Soins médicaux pour systèmes immunitaires, op. cit. p. 268

Ivan Illich, Jean-Pierre Dupuy, Némésis médicale, l’expropriation de la santé, Seuil, 1975

Ivan Illich, Ne nous laissez pas succomber au diagnostic mais délivrez-nous des maux de la santé, La perte des sens, Fayard, p.266, en ligne sur https://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/ILLICH/2855

Ateliers adultes

Autoportrait en pointillés

Arbre, Piet Mondrian

En ces temps particuliers, que chacun d’entre nous vit comme les autres et pourtant de manière singulière, une invitation à s’interroger sur soi-même pour vivre le présent.

  • Qu’est ce que votre situation actuelle vous apporte d’inédit ? Est-ce bénéfique ou non ?

De quoi vous prive t-elle ? Est-ce bénéfique ou non ?

  • Vous sentez-vous plus ou moins libre ? Par rapport à quoi ?

Quel rapport avez-vous aux objets techniques ? Quelle place prennent-ils dans la vie quotidienne ? Remplacent-ils ce dont vous êtes privés ?

Quelle relation entretenez-vous avec la Nature ? Quels sentiments lui sont attachés ?

  • Comment vous situez-vous par rapport au reste de la société ? Cette place vous convient-elle ? Désirez-vous la modifier ?
  • Quel rapport au temps vivez-vous ? Est-ce un rapport renouvelé ? En quoi ?
  • Imaginez vos réponses à la sortie de crise, telle que vous l’envisagez aujourd’hui  : en quoi les transformations dans votre vie personnelle préparent-elles la vie après le confinement ? Quels changements voulez-vous susciter ? Quels bouleversements craignez-vous de subir ? Quelles peurs devez-vous affronter ? Quelles graines avez-vous semé ?
  • Quelles ressources intérieures pouvez-vous solliciter ? A quels soutiens (relations aux autres, aux animaux, aux plantes, philosophie, arts, religions, psychanalyse, pratiques méditatives…) entendez-vous recourir en ce sens ?

Pour ouvrir la réflexion, nous vous proposons ces mots de l’écrivain Jack London

N’attendez pas paresseusement que l’inspiration vienne toute seule : courez-lui après en brandissant une massue, et même si elle vous échappe vous finirez par obtenir des résultats qui ressembleront de manière frappante à ceux que l’on obtient lorsque l’on est inspiré.

Travaillez tout le temps : faites connaissance avec la terre, l’univers, la force et la matière ainsi qu’avec l’esprit qui se manifeste à travers la force et la matière, qu’il s’agisse d’un asticot ou d’une divinité. Tout ceci pour dire qu’il faut travailler, se créer une philosophie de l’existence. Peu importe que cette philosophie soit erronée, pourvu qu’on en ait une.

Jack London